Art contemporain : la movida à Mexico

August 24th, 2016  |  Published in Culture, Feature

Gigantesque, palpitante, Mexico est aussi depuis quelques années une scène arty ultra-vivante : artistes, musées, galeristes y rivalisent de créativité. Reportage.

Dominée par la majestueuse silhouette du Popocatépetl, Mexico la tentaculaire, capitale fourmillante aux neuf millions d’habitants (vingt pour le grand Mexico), perchée à 2 400 mètres d’altitude, défie les clichés. Au-delà de son image de mégalopole polluée et chaotique, la ville est surtout incroyablement verte, accueillante et vibrante. Forte d’une tradition artistique ancienne et puissante, elle est le théâtre d’une explosion de la scène contemporaine depuis une vingtaine d’années. Entraînée par des stars comme Gabriel Orozco et Francis Alÿs, une génération d’artistes booste la cité jusque-là penchée sur ses anciens – Diego Rivera et les muralistes. Parmi eux, Damián Ortega ou Abraham Cruzvillegas – qui a investi le hall de la Tate l’hiver dernier et expose à l’automne au Carré d’Art de Nîmes – se sont formés dans le Taller de los viernes (l’Atelier des vendredis), sorte de workshop innovant monté par Gabriel Orozco à la fin des années 1980.

Bientôt, d’autres artistes, frustrés de ne pas voir leur travail exposé dans les musées, montent des espaces indépendants, comme la Panadería, de Yoshua Okón et Miguel Calderón, désormaisfermée. La génération suivante, celle des Minerva Cuevas, Mario García Torres, Tania Pérez Córdova ou Martin Soto Climent – dont une œuvre est visible au café du palais de Tokyo jusqu’au 11 septembre -, s’impose à l’international. Dans la foulée, le marché évolue, comme le constate José Kuri, cofondateur de kurimanzutto, la plus importante des galeries de Mexico : « Quand nous avons ouvert en 1999, il n’y avait pas de marché de l’art, quatre-vingt-dix pour cent de nos collectionneurs venaient d’ailleurs. Aujourd’hui, la moitié sont mexicains. »

Kurimanzutto, star des galeries

Qui  ? José Kuri et Mónica Manzutto, le power couple de l’art à Mexico (Art Review les a classés 44es sur sa liste). Sur une suggestion de Gabriel Orozco, ils créent kurimanzutto en 1999, sous forme de galerie itinérante. Leurs vernissages sont légendaires. Très vite ils accèdent à une notoriété internationale. En 2008, ils s’installent dans leurs locaux actuels : un espace époustouflant, avec un bar et un jardin.

Quoi  ? Depuis le début, ils représentent les artistes du Taller de los viernes, aujourd’hui hyper reconnus, avec un véritable ancrage local et une veine politique. Ainsi que des artistes internationaux : Danh Vo, Anri Sala, Apichatpong Weerasethakul ou Monika Sosnowska. « Le plus difficile est devant nous : continuer à montrer qui nous sommes, rester intéressants, libres, découvrir, nous amuser, et rester dans cette dynamique sans nous laisser écraser par les responsabilités. »

www.kurimanzutto.com

Les galeries, les espaces indépendantset les musées privés – comme le Jumex, ouvert en 2013 – se multiplient. La foire Zona Maco attire les galeries parmi les meilleures du monde depuis sa création en 2002. Derrière l’historique galerie OMR et kurimanzutto, d’autres lieux ont émergé, comme Proyectos Monclova, la galerie José García ou Labor. Et de nouvelles pousses apparaissent sans cesse, comme la Parque Galería, ouverte en septembre par Homero Fernández Pedroza, 30 ans, et Ana María Sánchez Sordo, 32 ans. Très engagés,

ils ont créé cet espace pour représenter des artistes qui ne l’étaient pas à Mexico – Yoshua Okón, la star de la galerie, Allen Ruppersberg, Didier Faustino ou Camel Collective – et pour aborder des sujets sociaux et politiques.

 

Julieta González, directrice charismatique du Jumex

Vénézuélienne, critique, historienne, curatrice, la directrice du musée Jumex déroule un CV impressionnant. Après des études d’architecture et de design industriel à Paris – où elle décide, lors d’une exposition Beuys à Beaubourg, de se consacrer à l’art contemporain. Elle est commissaire en chef du musée Tamayo, à Mexico, avant de passer au Jumex.

Photo Walter Shintani

Qui  ? Vénézuélienne, critique, historienne, curatrice, la directrice du musée Jumex déroule un CV impressionnant. Après des études d’architecture et de design industriel à Paris – où elle décide, lors d’une exposition Beuys à Beaubourg, de se consacrer à l’art contemporain –, plusieurs années entre Caracas, Porto Rico, New York et Londres – où elle devient associate curator pour l’Amérique latine à la Tate –, elle est commissaire en chef du musée Tamayo, à Mexico, avant de passer au Jumex.

Quoi  ? Le musée Jumex, fabuleux musée construit par l’architecte britannique David Chipperfield, ouvert en 2013, phare de l’art contemporain à Mexico. Il est chapeauté par la Fundación Jumex, qui comprend aussi la collection Jumex fondée par Eugenio López, l’une des plus importantes d’Amérique latine. La première exposition de Julieta González (El orden natural de las cosas, l’ordre naturel des choses, au printemps dernier) lui permet de montrer des pièces de la collection dans un « musée fictionnel », comme une préfiguration pointue des projets que cette intellectuelle passionnée réserve au musée.

www.fundacionjumex.org

 

En parallèle, les nouveaux projets pullulent. La Casa Barragán, maison musée du grand architecte Luis Barragán, s’est ouverte cet hiver à l’art contemporain avec une exposition sur le fétichisme. Les espaces indépendants comme Cráter Invertido et Bikini Wax « font énormément parler d’eux », raconte Barbara Hernandez, directrice de l’association de formation artistique SOMA. « Beaucoup de jeunes artistes viennent s’installer ici, car les coûts sont bas, il est facile de trouver un atelier, un menuisier… La ville peut faire peur, mais elle est très agréable à vivre. Tout y est possible… » Une vitalité consacrée par le New York Times, qui a placé Mexico en tête des 52 destinations à voir en 2016.

 

Barbara Hernandez, tête chercheuse de SOMA

Qui  ? Une Bordelaise de 36 ans, mariée à un Mexicain. Après un passage chez kurimanzutto, elle est associée, en 2009, à la création de SOMA, une association atypique. Elle en est aujourd’hui la directrice.

Quoi  ? Une initiative de Yoshua Okón, qui, constatant le manque de formation postécole d’art, souhaite un espace pour permettre aux plus jeunes d’enrichir leur cursus. Dans le comité artistique, Francis Alÿs, Carlos Amorales ou Mario García Torres. SOMA propose un programme niveau master de deux ans, plus un programme d’été intensif. Et, tous les mercredis soir, une ouverture hebdomadaire au grand public, un rendez-vous incontournable de la ville.

www.somamexico.org

 

Autre atout majeur de Mexico : son réseau de solides institutions, comme le Museo Tamayo, le Museo de Arte Moderno, ou le MUAC (Museo Universitario de Arte Contemporáneo), ouvert en 2008. Son commissaire en chef, Cuauhtémoc Medina, premier curateur associé pour l’art de l’Amérique latine à la Tate, est un observateur incontournable de la scène mexicaine. « Dans les années 1990, il y a eu un changement des pratiques, une transition entre les structures locales et le dialogue global. Il y a vingt ans, je savais exactement tout ce qui se passait ; aujourd’hui, c’est impossible. Mexico est devenu un épicentre des arts visuels qui a produit des artistes importants exposant dans le monde entier, mais aussi, et c’est peut-être plus spécifique, qui a développé son caractère local. »

 

En 2012, quand le musée d’Art moderne de Paris présente l’exposition Resisting the Present, la jeune scène mexicaine y aborde de façon frontale la situation politique et sociale du pays : cartels, disparus, capitalisme galopant, inégalités sociales, frontière avec les États-Unis. « De quoi pourrions-nous parler d’autre ? répond Cuauhtémoc Medina. Notre économie se développe rapidement, et en même temps nous connaissons un génocide massif et suicidaire : 120.000 tués dans les huit dernières années et 25.000 disparus. Une grande partie de la population vit sous le seuil de pauvreté et nous avons quelques-unes des plus grandes fortunes mondiales. Il est normal que ces paradoxes se reflètent dans la production artistique. La scène mexicaine est un espace créatif dans la tourmente… »

 

Damián Ortega, artiste au top

Il transforme des éléments ordinaires – rouleaux de cuivre, tortillas, outils, cuir, béton, etc. – en sculptures et installations poétiques qui réenchantent le quotidien. Il est partout en ce moment : une rétrospective à la Malmö Konsthall, de nouvelles œuvres au Palacio de Cristal (Madrid) et à la Fruitmarket Gallery (Édimbourg).

 

Qui  ? Damián Ortega, 48 ans, a commencé comme dessinateur politique pour la presse engagée avant de devenir peintre. Il intègre alors le groupe du Taller de los viernes. Dans cet environnement amical et créatif, il passe de la peinture à la sculpture en y intégrant des objets : « C’était un processus symbolique intéressant lié à la tradition, la culture, la société dans laquelle nous vivions… » Cosmic Thing, une voiture explosée en pièces détachées, le révèle à la Biennale de Venise en 2003.

Quoi  ? Il transforme des éléments ordinaires – rouleaux de cuivre, tortillas, outils, cuir, béton, etc. – en sculptures et installations poétiques qui réenchantent le quotidien. Il est partout en ce moment : une rétrospective à la Malmö Konsthall, de nouvelles œuvres au Palacio de Cristal (Madrid) et à la Fruitmarket Gallery (Édimbourg).

 

Pamela Echeverría, galeriste engagée

Qui  ? À 42 ans, Pamela est la fondatrice de Labor, une des galeries les plus intéressantes de Mexico – l’une des plus reconnues aussi. Depuis ses débuts comme bibliothécaire au Tamayo, en passant par la galerie OMR qu’elle a dirigée, Pamela se passionne pour les artistes qui ont des choses à dire sur l’état du monde.

Quoi ? Ouverte en 2009, Labor est présente dans les plus grandes foires. En face de la Casa Barragán, dans une belle maison d’architecte transformée en galerie, elle accueille des créateurs comme Pedro Reyes, Santiago Sierra, Teresa Margolles, Jorge Satorre ou Étienne Chambaud. « Je suis accro à leurs cerveaux », dit-elle joliment.

www.labor.org.mx

 

Bikini Wax, la relève

Qui  ? Un collectif de jeunes artistes de 23 à 27 ans hypercréatifs qui animent un espace. Trois d’entre eux vivent sur place : Daniel Aguilar Ruvalcaba, la star de la bande (il a exposé chez kurimanzutto), Ramón Izaguirre et Rodrigo García. Autour d’eux gravitent cinq ou six autres, dont un des fondateurs, Cristóbal Gracia. Leur but ? Montrer et discuter de l’art autrement.

Quoi  ? Les Bikini Wax n’exposent pas leur propre travail dans cet espace monté en 2013. Ils invitent deux fois par mois un artiste qui les intéresse à présenter une pièce ou à intervenir dans les lieux : l’un s’est attaqué au plafond, un autre a peint les murs, un troisième a posé un lit sur des pieds bocaux contenant serpent, araignée, scorpion… Ils ne veulent pas gagner d’argent avec le projet. Une bourse leur permet de produire certaines pièces in situ. Tout Mexico parle d’eux.

www.bikiniwax.mx

Le site arte-sur.org, fondé par Albertine de Galbert, est une mine sur les acteurs de l’art en Amérique latine.

 

Par Anne-Claire Meffre, Madame Figaro | Le 22 août 2016