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Le Mexique, invité d’honneur du Marché de la poésie

June 23rd, 2016  |  Published in Culture, Feature

Le Mexique, invité d’honneur du Marché de la poésie

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MURIEL STEINMETZ

JEUDI, 9 JUIN, 2016

 Le diplomate et écrivain Philippe Ollé-Laprune a notamment été le directeur littéraire des rencontres de Fontevraud consacrées à Juan Rulfo.

 

Photo : J. Gonzalez Notimex/Image Forum

Philippe Ollé-Laprune, qui préface une anthologie éditée au Castor astral regroupant vingt auteurs de ce pays, évoque pour nous leurs différentes sources d’inspiration.

Le Marché de la poésie, qui se tient depuis hier place Saint-Sulpice et ferme ses portes dimanche 12 juin, a cette année pour thème essentiel la poésie du Mexique. Nous avons demandé à Philippe Ollé-Laprune (éditeur, essayiste, directeur de revues), qui vit depuis vingt-deux ans à Mexico, de bien vouloir nous éclairer sur les tendances actuelles de la poésie de ce pays.

Une anthologie sur la poésie mexicaine que vous préfacez vient de sortir au Castor astral. La nouvelle vague poétique mexicaine est-elle en continuité ou en rupture avec celle d’avant ?

P.O.L. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, tous les pays d’Amérique latine ont des histoires poétiques importantes, vivantes mais les évolutions sont différentes d’un pays à l’autre. Au XXe siècle, il est clair qu’il y a une poésie chilienne qui ne ressemble pas à la poésie argentine ni à la poésie mexicaine. Cette dernière s’est toujours caractérisée par une vaste culture, une grande qualité technique et beaucoup de finesse dans l’écriture. Elle oscille entre les influences extérieures et la recherche de sa propre identité. Elle aspire à la fois à l’universel et à sa spécificité nationale. Les équilibres en jeu ont à voir avec les racines. Je pense ici à la première partie de l’œuvre d’Octavio Paz, hantée par l’univers préhispanique, mais aussi à une voix populaire comme celle du poète Jaime Sabines, dont les textes s’attachent à faire résonner des expressions vernaculaires. Beaucoup de registres différents donc. À l’exportation, la poésie mexicaine se résume le plus souvent au seul nom d’Octavio Paz. Il pèse très lourd sur la réflexion esthétique, politique et poétique. La poésie est au cœur de sa pensée quel que soit le domaine qu’il envisage ; pour lui elle sert à déchiffrer le monde. Ça se discute. La jeune génération, pas plus que ses aînés, n’a pu faire fi de Paz. Paula Abramo, par exemple, aujourd’hui reconnue à domicile et à l’extérieur, est parvenue à s’émanciper de ce modèle écrasant.

Et cette anthologie ?

P.O.L. S’y pose la question de la place de la poésie dans le monde actuel. Elle recèle vingt auteurs de moins de cinquante ans, choisis par trois aînés. La nouvelle génération se caractérise par un rapport ni conflictuel ni passionnel avec le passé. Ces auteurs, marqués par la poésie elle-même, se situent dans un registre international et la logent à sa place. Ils citent souvent des auteurs classiques et modernes. Ils diffèrent tous les uns des autres. Le monde contemporain, jusqu’à l’univers audiovisuel, les influence. Ils se réfugient parfois dans la littérature, y compris celle des classiques, notamment les Grecs. Il est amusant de voir que plusieurs font des poèmes autour des animaux, refuge manifeste contre le monde des hommes. Si l’on observe la manière dont la poésie se dispose sur la page, on voit qu’il peut y avoir des vers longs, de la prose, des monologues intérieurs, des jeux sur la vitesse de lecture, des références à la peinture, au monde d’Internet, à Google…

Tous ont envie d’être en contact étroit avec la société. Ils suspectent assez fort le lyrisme. Ils préfèrent la réflexion et la mise à distance de l’humour. Ils traitent le réel en alternant l’évasion, le rejet, voire le refus. C’est pourquoi ma préface s’intitule « Le temps de la tangente » car il ne s’agit pas non plus pour eux de prendre les choses de face mais de les aborder de côté en variant les angles d’attaque. Un Mexicain d’origine espagnole farouchement non lyrique, qui signait ses œuvres du nom de Deniz, a de toute évidence exercé une influence sur la plupart des jeunes poètes.

Le Mexique est un carrefour culturel colossal, depuis l’Espagne des conquérants jusqu’aux peuples indigènes. Comment ces traces mêlées s’inscrivent-elles dans le champ poétique ?

P.O.L. J’ai plus l’impression aujourd’hui qu’Internet et les nouvelles technologies interviennent au détriment du passé indien. Un des plus doués des auteurs, Luis Felipe Fabre, a néanmoins écrit un livre sur l’infra-monde aztèque. Il a également écrit un texte qui donnera lieu à un spectacle important présenté samedi soir au Marché de la poésie. Il s’agit d’Histoire de la sodomie en Nouvelle-Espagne, qui revient sur la tragédie de l’exécution d’homosexuels au temps de l’Inquisition. Les racines culturelles sont encore présentes, mais de manière indirecte. Ainsi, Paula Abramo cite les Grecs classiques. L’anthologie donne la parole à des poètes à l’œuvre en cours, qui circulent moins aisément que les autres. Cinq d’entre eux seront au Marché de la poésie.

Le Mexique est un pays en crise énorme (lutte contre le crime organisé, corruption). Les poètes prennent-ils en compte cette réalité angoissante ?

P.O.L. Tous, chacun à sa manière. Certains en parlent en creux en faisant mine de s’en évader. L’un d’eux dit : « Nous sommes la guerre et nous sommes le refuge. » On sent une tension, un univers beaucoup plus menaçant que celui des générations antérieures. Le monde actuel est dur, la vie quotidienne souvent insoluble. La majorité des auteurs présents dans l’anthologie vit à Mexico. Certains viennent du Nord.

Mexico est une mégapole monstre. Vingt-quatre millions d’habitants environ. Pas de favelas comme au Brésil. Tout le monde ou presque a l’électricité et l’eau courante.

La poésie mexicaine, dans le pays et à l’échelle du continent latino-américain, a eu des fondations lyriques…

P.O.L. Dans les années trente, il y a eu un groupe de poètes très importants, Los Contemporaneos (les contemporains), du nom de leur revue. Ils avaient assimilé aussi bien T.S. Eliot que Paul Valéry. Même dans l’abstraction, ils gardaient le sens de la musique. Contrairement à l’Argentine et au Pérou, le Mexique n’a jamais eu d’avant-garde, sinon sous une forme potache. Plus tard, certains iront vers une inspiration populaire, d’autres vers un chant finement ouaté, et d’autres ont été résolument lyriques. Jaime Sabines, contemporain de Paz, compose des poèmes d’amour pas loin de Prévert. C’est une poésie assez simple. La poésie mexicaine est très cultivée. Je pense à Lizalde, toujours vivant, ou, Tomas Segovia, publié chez Gallimard, aux accents très divers, avec des moments lumineux et d’autres amers et crépusculaires. Gerardo Deniz, au départ très marginal, développe une poésie totalement antilyrique, réflexive, abstraite, opaque même. J’en reviens à Paz, capable en même temps de composer Liberté sur parole, déclaration de foi en l’honneur de la poésie, d’entamer une série de réflexions sur le rôle de son art et de créer un poème comme Bianco, travail critique qui rappellerait André du Bouchet. La seconde patrie de Paz était la littérature française, dont il aimait les aspects les plus extrêmes : Fourier, Rimbaud et les surréalistes.

Un marché pas commeles autres. La 34e édition du Marché de la poésie, qui a lieu jusqu’à dimanche place Saint-Sulpice (Paris 6e), est l’occasion d’une concentration exceptionnelle de plus de 500 éditeurs, des centaines d’auteurs, dont 250 en signature, sans oublier des lectures, des tables rondes et des rencontres. Véritable off du marché, la Périphérie du Marché de la poésie fête cette année sa 12e édition et donne la parole aux poètes à travers de nombreux événements. Enfin, le stand 502 est consacré aux littératures et à la poésie mexicaines.

CULTURE, L’HUMANITÉ

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